Le massage fin de vie.

juillet 6th, 2013

 

Le massage fin de vie.

Comme le sourire,

le toucher ne coûte rien et rapporte beaucoup !

 

Geneviève Dresse & Frédéric Struyf,

Septembre 2010, extrait du Travail de fin de formation «Massage Global», Ecole de Tina Bosi.[1]

 

Le toucher en fin de vie est-il un toucher particulier ?

 

Oui, ce toucher est particulier, parce qu’à ce moment-là nous prenons le temps. Le temps du temps. Simplement prendre la main avec tendresse et douceur, entourer une épaule, accueillir quelqu’un contre sa poitrine…

 

Non, ce toucher n’a rien de particulier, il est présence, confiance, respect. Entrer en contact à travers la peau et au-delà avec le cœur, parce qu’en touchant la peau, je touche « autre chose », quelque chose d’indéfinissable, d’indicible … où je ne sais pas mettre de mots. Peut-être que la fin de vie incite plus au toucher, justement pour garder un lien, pour rester dans le prolongement …[2]

 

« De quoi avez-vous peur ? C’est moi qui meurs[3]

 

La conscience chez autrui de l’approche de sa mort suscite chez beaucoup un profond émoi, sinon même le désir de fuir. Cette peur nous empêche-t-elle d’agir ou bien avons-nous appris à vivre avec elle de façon à ce qu’on puisse accompagner les grands malades, répondre à leurs besoins et appels, inventer, chacun à notre place, les chemins de l’humanisation des derniers moments de la vie ? … Cette possibilité de pouvoir être vraiment là auprès du mourant et lui apporter un autre soutien que celui des soins médicaux apparaît comme juste et indispensable. En effet, même si le malade a besoin de soins médicaux, cela ne suffit pas. La douleur, l’appréhension et l’angoisse atteignent parfois un niveau insupportable pour le patient. L’angoisse naît particulièrement d’un sentiment de solitude, d’abandon, de néant qui s’infiltre dans leur vie. Ce qui est le plus angoissant est d’affronter ce destin seul, solitaire. Car on est toujours seul dans la souffrance et l’affrontement à la mort, mais ce qui est si éprouvant, c’est d’être solitaire ‘abandonné’. Un seul remède peut soulager l’angoisse, la confuse interrogation du malade au sujet de lui-même et de sa fin qui approche, de ce grand inconnu qu’est le passage par la mort. Ce remède, c’est une relation simple, vraie et profonde avec le malade »[4]

 

Lorsqu’on accompagne la personne en lui offrant un climat d’attention, d’écoute sereine, de présence, il s’apaise et la douleur diminue. Accompagner cette présence en la déclinant aussi par la voie du toucher aura probablement pour effet d’apaiser encore plus la personne en fin de vie. En effet, parmi les nombreuses vertus du toucher, nous voyons que « le toucher sert à réconforter, à rassurer et à restaurer l’estime de soi, à accroître le lien entre le corps et l’esprit, à apporter un sentiment d’unité et d’harmonie. Le massage permet aussi une évasion de l’hôpital, des injections, des traitements et de leurs effets secondaires. »[5]

Dans le cas des personnes âgées, les besoins tactiles ne semblent pas décroître avec l’âge mais l’opportunité d’être touché par ses amis ou sa famille se réduit considérablement parce que beaucoup de gens n’aiment pas toucher les gens âgés. Les personnes âgées qui bénéficient de massages sont pourtant plus alertes, de meilleure humeur que ceux qui ne sont pas souvent touchés.[6] A côté de ces apports sur le plan émotionnel, le toucher semble aussi avoir des vertus purement curatives puisque les massages étaient autrefois le premier mode de traitement de la douleur mais l’avènement des médicaments a remplacé les massages par des traitements thérapeutiques[7]

 

Si une relation simple, vraie et profonde est reconnue comme remède contre l’angoisse du mourant, que les massages ont des vertus réconfortantes, l’idéal serait de permettre aux proches et à la famille de la personne en fin de vie de les lui offrir. En effet, la famille a un grand rôle. C’est à elle d’abord de répondre aux besoins affectifs de son proche. Les relations du malade avec ses proches sont capitales dans la phase terminale de sa vie. Il s’agit souvent pour eux d’un bilan des réussites et des échecs, des bonheurs et des malheurs. La phase terminale d’une vie est souvent le lieu de réconciliations, d’échanges, d’amour, d’amitié et de gratitude. Toutefois, les relations avec la famille ne sont pas simples. La famille estime que le malade lui appartient, mais ce sont les soignants qui donnent à celui-ci les soins appropriés à son état. Les soignants attendent de la famille une présence réconfortante. Malheureusement, elle est souvent déficiente. Qu’y a t-il de plus difficile au monde que de rejoindre quelqu’un enfermé sur lui-même ? La famille s’agite, déconcertée, fait des avances qui sont repoussées ou renforce l’angoisse du malade par sa propre angoisse. C’est le cercle vicieux de l’abandon et de la solitude qu’il s’agit de rompre par une présence. La civilisation actuelle ne nous prépare pas à une telle relation, qui exige que nous nous reconnaissions en partie impuissants et démunis. Mais celui qui sait ne pas se laisser effrayer par ce décor angoissant, celui-là découvrira  combien le malade a besoin de cette présence, de dire sa révolte ou sa peur, d’être écouté, d’être  non pas plaint mais aimé silencieusement[8]

 

Le toucher devient langage…

 

Les moments de contact par le massage pourraient devenir le support de telles relations. Le massage des pieds jusqu’aux genoux, quelquefois celui du visage, ce n’est pas un massage technique, c’est juste un massage de détente, de bien-être. Comme si le mouvement dans le toucher permettait aux mots de s’exprimer, où les non-dits, les peurs, les interrogations se nomment, c’est une manière de rassurer la personne, de l’aider à parler, à être en paix intérieure. C’est aussi une possibilité d’existence de ce corps malade, de reconnaissance de son corps. Le toucher peut être le passage « obligatoire » pour avoir accès aux mots, à l’histoire de la personne[9]

 

Le toucher, rencontre affective ?

 

Le toucher sécurisant donne un sentiment d’unité, de réconfort. Dans la maladie, c’est le corps qui flanche, qui me lâche, qui m’enferme dans un espace temps …À travers le toucher, je peux redonner une dimension plus personnelle à cet espace temps, à ce corps. Le toucher n’est pas anodin, il redonne le contact et permet de rassembler, de se rassembler, de rassembler son capital de vie. Par ce geste, la personne continue à habiter son corps. C’est dans la confiance, dans ma manière d’entrer en contact que le toucher sera possible, parfois le toucher peut relancer les mots, comme si, à travers ma main, une transmission peut se faire et s’accomplit… Celui qui offre un massage sait si le malade a besoin d’être protégé, rassuré, stimulé, bercé, écouté. Le malade répond en se laissant aller, en s’abandonnant, en se relaxant, en s’endormant, en se réchauffant[10]

 

Il existe chez le mourant le désir d’avoir un ami silencieux capable de relever de petites allusions ou de faire un brin de conversation, comme le fait de s’occuper des vêtements, de l’ambiance, de la température, de maintenir bas le niveau des sons, de rassurer avec le rythme et la tonalité de la voix, le fait de se savoir écouté, en restant silencieux. Le simple fait de donner une présence est la chose plus importante à faire. L’importance de ce contact est tout d’abord, une invitation à la relation qui pose les bases de l’élaboration espace/temps entre le traitant et le malade et qui petit à petit, tend à disparaître, en permettant aux corps de s’unir, pendant le massage.[11]

 

Même si à nos yeux, le massage pour les personnes en fin de vie revêt un certain nombre de bienfaits et de vertu, il est essentiel de rester attentif d’abord à la personne à qui ils sont destinés. Un malade a le droit de mourir dans la paix et la dignité. Il ne devrait pas être manipulé pour la satisfaction de nos propres désirs si ses vœux vont dans un sens contraire. S’ils sont capables de prendre des décisions sur leur propre sort, leurs souhaits et leurs opinions devraient être respectés, on devrait les écouter et les consulter[12]. Le témoignage de cette bénévole dans un centre de soins palliatifs va dans ce sens : « Parfois les mots ne sont plus possibles et le toucher reste le seul lien. Parfois le besoin de silence est très fort, l’absence de gestes, de mouvement également et je reste assise, tranquille, juste être présente … Parfois, l’autre refuse mon toucher, j’accepte ce refus même si c’est difficile, je ne reste pas figée dans ce refus, demain ou un peu plus tard tout peut changer. L’accompagnement, c’est respecter et comprendre que parfois justement je ne comprends pas et ce n’est pas essentiel. Pour ne faire que du bien  à la personne qui se fait masser, il est primordial de s’assurer qu’elle est en confiance avec la personne qui la masse »[13]

 

L’importance de masser aussi les personnes qui ont un proche en fin de vie.

 

Nous ne pouvons pas aider efficacement le malade grave si nous ne tenons pas compte de sa famille. Elle joue un rôle important au cours de la maladie et ses réactions auront un effet certain sur la manière dont le patient assumera sa propre maladie. Si les membres de la famille peuvent apprendre à communiquer sur leurs sentiments, ils feront peu à peu face à la réalité d’une séparation imminente et parviendront ensemble à l’accepter. Le moment le plus navrant pour la famille est probablement le moment où le malade se détache tout doucement du monde qui l’entoure, y compris de sa famille. Ils ne comprennent pas qu’un mourant qui a trouvé la paix et l’acceptation de sa mort devra se séparer pas à pas de son entourage, même de ceux qu’il aime profondément. C’est dans cette période que la famille a le plus besoin de soutien et le malade d’appui. L’objectif devrait toujours être d’aider le patient et sa famille à affronter ensemble la phase critique pour parvenir à l’acceptation simultanée de cette réalité finale[14]

 

Soutenir la famille pourrait se faire en leur offrant aussi des massages thérapeutiques. En effet, outre leurs effets favorables sur le corps (relâchement de la tension musculaire, sensation de bien-être,

Renforcement du système immunitaire…),  ils sont reconnus pour permettre, sur le plan mental, une capacité accrue à penser clairement. Sur le plan émotionnel ils ont le pouvoir de faciliter l’expression émotionnelle, réduire l’anxiété, renforcer l’image de soi, accroître la conscience du lien entre le corps et l’esprit, apporter un sentiment d’unité et d’harmonie.[15] Ces bienfaits ne peuvent, nous semble t-il, avoir qu’un effet positif dans la relation que va instaurer la famille avec son proche en fin de vie

 

Est-ce que le toucher est le dernier sens actif de la vie ?

 

Le toucher est le premier sens à se développer et il perdure même quand la vue et l’ouïe ont commencé à faiblir. Notre corps présente environs 6 mètres carré de peau, ce qui fait du toucher notre sens le plus important par son étendue. La peau n’ayant pas de système de fermeture comme l’œil ou l’oreille, elle est toujours prête à recevoir des messages. Le premier apport sensoriel dans notre vie nous vient du toucher, alors que nous sommes encore dans le ventre maternel, et le toucher reste le premier moyen d’explorer le monde pendant la prime enfance, l’enfance, voire dans la vieillesse[16]

 

Le toucher est souvent le dernier moyen de communication avec les personnes en fin de vie, mais aussi avec toutes celles qui souffrent ou qui ne peuvent communiquer par la parole (paralysie, coma, problèmes de langue ou de culture). Toute notre vie, nous ressentons le besoin d’être touchés et nous recherchons d’une façon ou d’une autre la satisfaction de ce besoin élémentaire.

 

Instaurer une crèche dans des maisons de repos afin de permettre aux personnes âgées d’entrer en contact avec les enfants par le toucher

 

Certaines personnes âgées survivent difficilement car elles sont privées de contact, de sorte que l’administration du massage est une thérapie pour eux aussi. La mauvaise santé et la dépression sont assez courantes chez les personnes âgées. Ces symptômes incluent des problèmes physiques, des sentiments d’impuissance et de dévaluation de soi. Pour tous ces symptômes le massage thérapeutique s’est révélé être très efficace, notamment quand ce sont les personnes âgées qui l’administrent. Une expérience réalisée en ce sens montre que leur style de vie s’améliore, avec d’avantage de contacts sociaux et moins de visites chez le médecin. Ces changements contribuent aussi à améliorer leur estime de soi et leur sommeil. De façon assez surprenante, les améliorations étaient plus nettes chez ceux qui avaient administré des massages aux bébés que chez ceux qui avaient reçu eux-mêmes des massages. Cette étude montre que le massage thérapeutique est non seulement efficace sur les bébés mais aide aussi les adultes qui les massent comme en témoigne cette dame : « Masser des bébés m’a fait revivre et me sentir jeune ».[17]

 

L’importance de pouvoir être accompagné en fin de vie chez soi à la maison.

 

Beaucoup de ceux qui meurent à l’hôpital auraient préféré retourner chez eux et beaucoup de familles auraient essayé de correspondre à ce désir si elles avaient pu recevoir une aide sur place. Ainsi l’importance de l’intérêt porté aux soins à domicile et aux équipes volantes de soins palliatifs se comprend : le malade n’est pas conduit dans une unité spécialisée pour mourants. Il poursuit son histoire et vit dans son univers familier. Toutefois, il faut garder à l’esprit que, d’un autre côté, les soins à donner et la vision de la fin peuvent être très pesants pour la famille[18].

 

 



[3] KUBLER-ROSS Elisabeth, « Les derniers instants de la vie », Genève, 1975. (extrait d’une lettre d’une jeune fille malade à ses infirmières).

[4] VERSPIEREN Patrick, « Face à celui qui meurt, euthanasie, acharnement thérapeutique, accompagnement », Paris, 1999

[5] FIELD Tiffany, « Les bienfaits du toucher », , Massachusetts, 2001.

[6] FIELD Tiffany, « Les bienfaits du toucher », , Massachusetts, 2001.

[7] FIELD Tiffany, « Les bienfaits du toucher », , Massachusetts, 2001.

[8] KEBERS Claire, « Mort, deuil, séparation », Bruxelles, 1999 ; VERSPIEREN Patrick,  « Face à celui qui meurt, euthanasie, acharnement thérapeutique, accompagnement », Paris, 1999 ; LA MARNE Paula, « Ethiques de la fin de vie », Paris, 1999 ; KUBLER-ROSS Elisabeth, « Les derniers instants de la vie », Genève, 1975.

[10] « Le corps qui soigne », Fondation « Faro », Turin, 2006 et http://attitude-cs.com

[11] « Le corps qui soigne », Fondation « Faro », Turin, 2006

[12] Kubler-Ross Elisabeth, « Les derniers instants de la vie », Genève, 1975.

[14] Kubler-Ross Elisabeth, « Les derniers instants de la vie », Genève, 1975.

[15] FIELD Tiffany, « Les bienfaits du toucher », Massachusetts, 2001.

[16] FIELD Tiffany, « Les bienfaits du toucher », Massachusetts, 2001

[17] FIELD Tiffany, « Les bienfaits du toucher », Massachusetts, 2001

[18] VERSPIEREN Patrick, «  Face à celui qui meurt, euthanasie, acharnement thérapeutique, accompagnement », Paris, 1999 et LA MARNE Paula, « Ethiques de la fin de vie », Paris, 1999.

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