Ma pratique de massage (re)vues sous l’angle de la Thérapie Brève (partie 2/2)

octobre 2nd, 2012

 

Massage Psychosensoriel

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Réseau Biloba


« Le thérapeute doit suivre la nature comme un guide

           Il s’agit moins pour lui de guérir ou de régler un problème 

                    que de développer la capacité créatrice de son patient. »

« C.J.  Jung et la sagesse tibétaine », de Radmila Moacanin

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Je propose ici la suite de la mise en parallèle de ma pratique massage et de l’approche de Palo Alto qui a donné naissance à la Thérapie Brève.Cette réflexion est extraite du mémoire réalisé en fin de formation en Thérapie Brève à l’Institut Grégory Bateson (IGB).

Vu la longueur du texte, je le publierai en deux parties:

La première, publiée en septembre 2012,  proposait une réflexion autour de mon parcours.

La seconde présente ici une réflexion sur ma pratique de massothérapeute vue sous l’angle de l’approche de Palo Alto. Cette réflexion éclaire les liens entre ma pratique de massothérapeute et la Thérapie Brève.

Entre les deux, le texte initial proposait un parallèle entre la Technique F.M. Alexander et la Thérapie Brève (approche de Palo Alto) que je ne publie pas ici. En effet, cette réflexion s’écarte du massage proprement dit, même si  la Technique F.M. Alexander influence fortement ma pratique de massothérapeute.

Deuxième partie:

Ma pratique de massothérapeute et la Thérapie Brève.


Le massage à l’huile 
[1]

La Technique F.M. Alexander

La Technique F.M. Alexander repose sur des prémisses semblables à celles de la Thérapie Brève. Comme cette technique m’apprend aussi à me mouvoir avec moins d’effort et plus de légèreté, elle me permet de transmettre à mon tour cette détente tonique car on ne peut transmettre selon moi que ce que l’on a soi-même incorporé.

Elle influence donc directement ma pratique de massage. De plus, l’état d’esprit généré par la pratique de l’inhibition, mis en relation avec l’attitude du thérapeute stratégique, m’a amenée à réfléchir sur mon positionnement (corps-esprit) durant le massage.

La lecture de François Roustang qui s’est interrogé sur le sens de la relation thérapeutique et l’intervention d’Irène Bouaziz lors du Congrès des vingt ans de l’IGB[2], m’ont aidée à établir des ponts entre mon attitude dans ma pratique corporelle et lors d’une séance de thérapie brève, pratique interactionnelle langagière. Afin de comprendre le contexte dans lequel s’élabore cette attitude commune au thérapeute stratégique et au massothérapeute, je présente auparavant quelques aspects de ma pratique de massage examiné sous l’angle de la thérapie Brève.

Notes:

1)  Je donne des massages à l’huile enrichie aux huiles essentielles choisies en fonctions de leurs propriétés spécifiques.

2) Irène Bouaziz, thérapeute stratégique à Paris, cita largement F. Roustang lors de son intervention au Congrès des vingt ans de l’IGB à Liège en octobre 2007.

Ma pratique vue

sous l’angle de la thérapie brève

Motivations

Les diverses motivations à recevoir un massage et la façon dont elles sont exprimées reflètent la vision du monde de la personne quant aux effets du massage. Elles renseignent également sur sa manière de se percevoir globalement et de percevoir la façon dont les différents éléments qui la constituent sont en interaction. La personne portera davantage son attention sur certains aspects de l’expérience d’être massée plutôt que sur d’autres en fonction sa vision du monde, de ses attentes mais aussi de sa situation psychocorporelle, vécue à ce moment. Afin d’avoir une action efficace, (dans le sens stratégique et non dans celui de manipulation), je dois tenir compte des aspirations et m’adapter, comme en Thérapie Brève, à la vision du monde du bénéficiaire ainsi qu’à la position qui en découle.

La personne souhaitant un massage peut simplement désirer se détendre, percevoir une présence par le toucher, ressentir une attention, une prise en charge globale de soi, rechercher une certaine tendresse offerte par un toucher bienveillant, vivre un moment particulier avec elle-même. Avec ce type d’attente, le massage ne nécessite pas une régularité dans le temps, il peut même être vécu comme une séance unique. Comme il n’y a pas de problème énoncé, c’est avec ce genre d’aspiration que, d’un certain point de vue du moins, le massage se différencie le plus de la Thérapie Brève.

Par ailleurs, la personne peut, dans l’approche d’un développement personnel, être en recherche et désirer, à travers le massage, aller à la rencontre d’elle-même. Ici à nouveau, un problème n’est pas nécessairement exprimé. Elle peut aussi attendre du massage un soulagement de ses douleurs, dues essentiellement à des contractures musculaires. Elle peut également pressentir ou percevoir qu’elle mémorise corporellement ses expériences de vie (et donc ses émotions), sous forme de somatisations telles que tensions, douleurs, stress, angoisse,…. et attendre du massage un soulagement psychocorporel. Dans une perspective où l’unité de l’être est prise en considération, le massage peut aussi être vécu comme un complément à une psychothérapie, stratégique par exemple. Afin de permettre l’évolution que nécessitent ces aspirations, plusieurs séances vécues régulièrement sont nécessaires. Les diverses motivations sont perméables entre elles et peuvent se chevaucher ou glisser l’une vers l’autre.

Objectifs

Les différentes aspirations peuvent déboucher sur des objectif(s) à atteindre. Mais il m’importe moins que lors d’une thérapie stratégique, de clarifier systématiquement et de préciser verbalement ces objectifs. Comme je me place dans un état de conscience où je suis avec la personne dans sa globalité, mes mains « sentent » ce qu’elles ont à effectuer pour répondre aux demandes, même implicites, de la personne. Ces « demandes » peuvent d’ailleurs évoluer au cours du massage et elles sont souvent confirmées ensuite par le bénéficiaire. Ma pratique de massage ne diffère donc pas en fonction des aspirations communiquées verbalement mais selon celles exprimées corporellement[3]. Ce qui par contre, la différencie selon les aspirations de chaque personne, c’est la manière dont j’accueille sa parole, surtout en fin de massage. Ce temps de parole institué est d’ailleurs le lieu où, si cela s’avère opportun, j’utilise, au moins partiellement, le modèle de la Thérapie Brève.

Note:

[3] Ici à nouveau, le langage m’oblige à dualiser ce qui en fait ne constitue qu’une entité globale.

Problèmes et tentatives de solution

Il arrive donc que la personne arrive avec une demande explicite exprimant un problème. Il s’agit soit de douleurs éventuellement accompagnées d’une réduction de la mobilité, soit de stress ou d’angoisse, soit les deux, intrinsèquement liés. La solution envisagée par la personne est de recevoir un massage pour améliorer, voire résoudre la situation douloureuse. Et cela peut s’avérer être une réelle solution ou une simple amélioration de son confort de vie. Plus exceptionnellement, le massage peut aussi être une tentative de solution risquant, sinon d’aggraver le problème, du moins de le perpétuer lorsque par exemple, la personne oppose une résistance, (dont elle n’est souvent pas consciente). Il est possible qu’elle ne souhaite en fait pas de changement (ou n’y a pas accès pour le moment), elle est alors plus « plaignante » que « cliente ». Si la personne reste cependant demandeuse de massage, cette résistance peut progressivement se dissoudre, essentiellement grâce à l’évolution de sa position dans l’expérience (elle s’autorise progressivement à « lâcher prise »), mais aussi par l’attitude empathique et respectueuse du thérapeute. Cette attitude l’amène à tenir compte de la résistance et lui donne la possibilité de la transformer en un levier de changement. Cependant, comme en Thérapie Brève, quelque soit la position de la personne, après l’avoir identifiée, je la respecte en m’y accordant.

Comme je l’ai évoqué, il n’y a pas toujours un « problème » exprimé à la base d’une demande de massage. D’un certain point de vue je peux cependant considérer les tensions inhérentes au fait d’exister que je perçois sous mes mains comme un « problème ». Et ce même si la personne ne l’exprime pas comme tel. Cela voudrait-il dire que, prenant une position normative, je définis le problème à la place d’autrui ? Il n’en est rien : dans ce cas la communication qui permet l’émergence de la perception et de la définition du « problème »[4] (comme celles des tentatives de solution d’ailleurs) ne s’effectue pas par le mental mais par un autre canal de communication, que je vais appeler « tactile » ou « corporel », même s’il nécessite l’usage de la globalité de l’être pour s’actualiser. Pour percevoir de cette manière, je me place dans un état de conscience particulier à partir duquel « j’écoute » le bénéficiaire me communiquer son « problème » tout comme ses « tentatives de solution ». D’une certaine manière, je peux dire que mon corps (ou plutôt cette entité globale que je vais appeler le « moi-corps »[5]) perçoit ces informations et y réagit. Ainsi, à partir de cette perception tactile, je « sens » ce que l’on pourrait appeler les tentatives de solution mises en place par la personne et je l’invite à aller dans le sens opposé, à « 180° », et ce, toujours dans une attitude respectueuse de la personne.

Les douleurs peuvent être, comme nous l’avons vu plus haut, un effet d’un mauvais usage de soi dont l’aspect physique est corrélé à l’aspect psychique. Dès lors, le problème n’est plus la douleur, mais cet usage de soi inefficient. Les tentatives de solution sont alors le plus souvent d’autres actions amenant de nouvelles tensions et douleurs compensatrices qui, comme le système qu’elles engendrent, aboutissent à un raccourcissement global (dû essentiellement à des contractures). Le thème général de mon travail consiste alors à inviter la personne, par un toucher sensible, à inhiber ces actions nuisibles et simultanément, à s’allonger. Je lui propose ainsi d’effectuer « un 180° » par rapport à ses tentatives de solution. Cela prendra des modalités différentes selon la spécificité de chaque situation interactionnelle.

Notes:

[4] Afin de pouvoir continuer de mener la comparaison de ma pratique corporelle avec la Thérapie Brève, j’utilise ici le terme « problème » dans un sens légèrement différent de celui des auteurs de l’approche de Palo Alto.

[5] Ceci, afin de rendre compte de la non dualité de l’être, décrite plus haut. Il ne s’agit donc pas du sens donné par Freud qui utilise cette formulation dans un sens plus dualiste.

Rendre au bénéficiaire son implication dans le résultat

Le problème et les tentatives de solution sont à ce stade souvent confondus par la personne, identifiés l’un à l’autre, et leur cause est alors attribuée une certaine fatalité (le temps, par exemple). Ce qui lui confère une impression d’impuissance corrélée au besoin constant d’une aide extérieure, comme d’une béquille. Aussi, même si je respecte et si je m’adapte à la position de la personne, je vise également à l’amener à percevoir les tensions comme non inhérentes à une fatalité face à laquelle elle est impuissante, mais à se rendre compte qu’elle a, dans certaines limites évidemment, des ressources en elle pour réduire ces tensions et améliorer ainsi son confort. Je lui permets ainsi, comme en Thérapie Brève, de se réapproprier un pouvoir, même relatif sur sa vie.

Ces ressources peuvent être actualisées essentiellement par le toucher mais aussi par le langage, pour lequel j’utilise alors, au moins partiellement, le modèle de la Thérapie Brève. Je pars de la vision du monde de la personne, et après lui avoir permis de vivre une expérience de détente, je prends une position basse pour lui indiquer par des recadrages que mon action est essentiellement une invitation à laquelle elle a répondu en fonction de ses attentes et de ce quelle est à ce moment particulier. Je lui propose également des outils spécifiques[6], du même ordre que la « tâche » en Thérapie Brève, énoncés sur le mode de l’hypnose conversationnelle. L’usage de celle-ci est particulièrement indiqué ici car, après un massage, la personne se trouve déjà dans un état de conscience légèrement différent qui la rend très réceptive à ce type de communication. J’invite la personne à réaliser ces tâches entre les séances afin de lui permettre de prolonger l’action du massage, mais surtout afin qu’elle découvre en elle-même des possibilités de détente psychocorporelle. Ainsi, comme en Thérapie Brève, je lui restitue au moins une part du résultat obtenu par le massage. De plus la tâche, visant à l’amener à un comportement opposé à ses comportements habituels, et donc à ses tentatives de solution, peut la conduire à un changement.

Par ailleurs, si une telle demande émerge de la situation interactionnelle (incluant l’expérience du massage), j’entame avec la personne une thérapie à partie du modèle de Palo Alto pour l’aider à résoudre un problème qui se présente dans son expérience de vie et ce, en parallèle ou en complément des séances de massage. Par l’expérience du massage, les deux protagonistes construisent une relation forte basée sur un échange tactile qui produit un lien particulier. Celui-ci facilite le passage du massage à la Thérapie Brève car une empathie, un accordage et la « capture » de la personne sont déjà réalisés. Ils doivent cependant s’élargir et la confiance attribuée au rôle spécifique de thérapeute stratégique est encore à construire.

Note:

[6] Inspirés par les principes de la Technique F.M. Alexander.

Disponibilité

Influencée à la fois par la Thérapie, Brève et par la Technique F.M. Alexander, je respecte cependant aussi la personne qui ne désire pas élaborer des ressources qui pourraient réduire, voire résoudre, le problème qu’elle présente. Comme je l’ai déjà exprimé en filigrane, l’essence de cette expérience d’être massé se situe dans les « réponses » données par le sujet aux invitations qui lui sont adressées, et non dans ma volonté de changer l’autre. Au contraire, je suis disponible à l’autre, sans attente d’un quelconque résultat. Ce qui, comme je vais le développer maintenant, est proche de l’attitude d’un thérapeute stratégique.

Attitudes du thérapeute

En psychothérapie, comme lors d’un massage, il n’est pas certain que la demande explicite corresponde à ce que souhaite réellement la personne (Il arrive souvent que même pour cette dernière, cela ne soit pas clair). Il m’importe donc de respecter toutes les positions de la personne, qu’elles soient implicites ou explicites, en ayant une attitude particulière par laquelle je m’accorde avec le bénéficiaire. Cette attitude, semblable à celle proposée par F. Roustang et I. Bouaziz, se fonde sur une prémisse épistémologique qui prend en considération le danger des buts conscients signalé par G. Bateson et présenté plus haut. Je vais décrire l’état d’esprit avec lequel je donne un massage à partir d’une description du positionnement du thérapeute stratégique.

Indifférence au résultat…

Une première attitude est de cultiver une relative indifférence au résultat et donc au succès. Cette attitude m’amène à me centrer sur la situation interactionnelle telle qu’elle se déroule ici et maintenant. Elle induit une acceptation et une ouverture à « ce qui est » sur la base de laquelle j’agis en tenant alors compte du « potentiel de la situation », comme je l’ai décrit plus haut. Elle me conduit à me tenir à la fois présente et à l’écart, afin de laisser advenir ce que la personne est, en évitant de « peser en quoi que ce soit, de prendre quelque peu la place de l’autre et même de le comprendre »[7] Je délaisse ainsi, au moins partiellement, le pouvoir[8] que me confère la relation thérapeutique pour m’accorder avec la personne et l’inviter à s’éveiller et à exprimer ses propres compétences. Il ne s’agit donc pas de cultiver une indifférence, ni à la situation interactionnelle, ni à la personne. Au contraire, la relation reste dense mais l’action n’est plus guidée par mon pouvoir sur l’autre mais par ma relation avec l’autre.

Notes:

[7] Roustang F., « Savoir attendre pour que la vie change » Odile Jacob, Paris, 2006, p.57.

[8] Sans pour autant ne plus être consciente du pouvoir que me donne toute relation thérapeutique, et des jeux de pouvoirs présents dans toutes relations. J’y reviendrai.

…Et relation de pouvoir

Cela veut-il dire qu’au sein de la relation thérapeutique, les relations de pouvoir disparaissent ? Il n’en n’est évidemment rien. Le thérapeute a même d’entrée de jeu un certain pouvoir, attribué par la personne du fait de sa position sociologique et de son rôle dans la relation thérapeutique. Pouvoir qu’il peut d’ailleurs perdre ou renforcer au cours de la relation thérapeutique. Dans le cadre du massage, le fait que je choisisse et effectue les mouvements, que je mène en quelque sorte la danse me confère déjà un certain pouvoir. Il en va de même en thérapie brève, où garder le contrôle du cadre est indispensable pour amener la personne vers un changement. Cependant, il est aussi nécessaire de permettre à la personne de reprendre du pouvoir, au sein de la relation thérapeutique et sur sa propre vie, afin d’amener et de consolider le changement. C’est ce que la position où l’attente du thérapeute est mise en sourdine, va laisser émerger.

Renoncer à poser un diagnostic…

Je m’abstiens également de poser un diagnostic qui risque d’enfermer la personne sous une étiquette[9] alors qu’elle est unique en son genre, qu’elle ne ressemble à aucune autre et qu’elle « change » à chaque instant. L’équilibre corporel, comme l’équilibre psychique (et comme d’ailleurs l’équilibre de tout système), implique des ajustements permanents qui tiennent compte du contexte. Et un diagnostic ne peut donner de la personne qu’une image, figée dans le temps et dans l’espace, dont un des pièges est de l’enfermer dans une prédiction auto-réalisante. Me centrer sur un diagnostic risque aussi de m’éloigner de ce que la personne exprime en continu, en induisant des gestes choisis en fonction de ce diagnostic et non en fonction de ce que je perçois ici et maintenant.

Note:

[9] Une seule « étiquette » me semble cependant pertinente, c’est celle d’« être humain » car elle m’inclut également, elle réduit donc l’écart entre l’Autre et moi, écart qui, selon certaines traditions, n’est d’ailleurs que conceptuel.

…Et renoncer à vouloir

Elargissant le refus à poser un diagnostic, j’en viens également à renoncer à vouloir pour ou à la place de la personne, afin de me centrer sur l’ensemble de la situation interactionnelle. Renoncer à ma propre « volonté de faire » m’évite d’en faire trop ou de mal faire. Nous rejoignons ici encore les dangers des buts conscients. Le même type de danger guette d’ailleurs les protocoles proposés par G. Nardone qui, s’ils sont utilisés avec une intention mécaniste et volontariste, risquent d’être appliqués tels quels à un diagnostic préétabli et non plus adaptés à la spécificité de la personne et de sa situation particulière[10]. Pour éviter ce piège je me positionne donc dans une intention de non-vouloir.

Note:

[10] Cette observation n’enlève rien à l’art thérapeutique de G. Nardone. Il nous met lui-même en garde contre un usage mécaniste de ses protocoles, et ce dans chacun de ses ouvrages.

Renoncer aux techniques

D’une certaine manière, j’abandonne également les techniques apprises afin d’ajuster mon geste uniquement en fonction de ce que je sens comme « demande » chez l’autre et non en fonction d’un protocole technique. Ce qui m’amène à créer de nouveaux gestes, spécifiques à la personne bénéficiaire, ici et maintenant. Pour pouvoir me dépouiller de mes compétences, il importe bien sûr de les avoir préalablement acquises : nous ne pouvons en effet dépasser une technique qu’à la condition de l’avoir incorporée (sinon, il n’y a rien à dépasser). La technique reste très utile, mais elle est essentiellement mise au service de la personne et dans une moindre mesure au service du thérapeute (même si la nuance est subtile). Aussi, tout comme chaque séance de Thérapie Brève est unique, et ce même si le thérapeute utilise constamment un même ensemble de « techniques », chaque massage est également toujours différent. J’utilise donc ma créativité pour répondre à la demande spécifique de la personne avec qui je suis en relation psychocorporelle. Et F. Roustang nous y incite également : « nous devons nous placer dans le risque au principe d’inventivité. Ayant renoncé au diagnostic et aux techniques ou les ayant confondus dans l’oubli, le thérapeute se tient ferme, au bord d’un risque plus grand, celui du renoncement à son expérience acquise ou à son éventuel compétence. Aujourd’hui il ne sait plus rien, car tout savoir préalable serait un obstacle à ce qui aujourd’hui importe : laisser ce patient exister dans sa singularité. »[11] Ainsi, de façon paradoxale, en renonçant à mes aptitudes techniques pour me centrer sur ce qui est, ici et maintenant, je développe une compétence plus vaste qui englobe et dépasse la stricte capacité technique et qui constitue une manière de tenir compte du « potentiel de la situation ».

Note:

[11] Roustang F., « Savoir attendre pour que la vie change » Odile Jacob, Paris, 2006, p.62.

Sentir…

Que reste-il au thérapeute qui prend une posture relative de non pouvoir, de non jugement, de non vouloir et de non savoir ? Il ne peut que s’appuyer sur sa sensorialité. « Mais de quelle sensorialité s’agit-il ? Certainement pas de la sensorialité ordinaire, qui permet de percevoir les choses et les objets, de saisir les connexions, les causes et les effets. Il en existe une autre qui est impersonnelle, parce que le moi y disparaît. Toutes les différences imposées par l’espace et le temps sont abolies. »[12] Ce type de sensorialité suppose l’abandon de toute intentionnalité, si ce n’est, du moins dans un premier temps, celle de s’abandonner à la situation présente, d’inhiber toute volonté de « faire ». Cette position de « non-faire », me permet de « laisser se faire » ce que le corps-esprit en face de moi demande. Mes mains ne suivent plus mon mental, elles sont guidées par ce qu’elles sentent ici et maintenant. Il s’agit donc d’une relation où un échange se produit, entre ce que le bénéficiaire me « dit » à travers son corps, et ce que je lui réponds avec mes mains : une réelle conversation corporelle s’engage et un contexte est ainsi créé où il n’y a plus de tension vers un but ou un résultat : « L’action est alors issue de ce que l’on est plutôt que de ce que l’on veut »[13].

Notes:

[12] Roustang F., « Savoir attendre pour que la vie change » Odile Jacob, Paris, 2006, p.63.

[13] D’après l’intervention de Bouaziz Irène, « De la révolution à la co-évolution », au Congrès des vingt ans de l’IGB en octobre 2007.

Petit retour aux relations de pouvoir

Ce positionnement, que ce soit lors d’un massage ou lors d’une séance de thérapie brève, est « une invite au patient ou une pression sur lui pour qu’il se mette dans le même état, qu’il ne compte plus sur le pouvoir de sa conscience ou de sa bonne volonté, mais qu’il laisse monter en lui, à travers le désir de changer, ce que d’abord il soupçonne à peine et dont il a peur parce qu’il va être dépassé par ce qui est en lui, mais dont il ne dispose pas à son gré »[14]. L’invitation peut même aller plus loin en encourageant le bénéficiaire à se réapproprier ses compétences personnelles et ainsi à ne pas faire porter tout le bénéfice de l’action sur les épaules du seul thérapeute. De ce fait, il est convié à s’autonomiser. Lors d’un massage, il me semble particulièrement important d’éviter que la personne considère le massage comme une béquille, exprimée par exemple par « j’ai des tensions, des douleurs, donc j’ai besoin d’un massage ». Pour éviter cela, je propose aux personnes des outils qui les amènent à utiliser leurs propres ressources. Le massage peut alors devenir un moment de rencontre de soi avec soi, plutôt qu’une « thérapie » menée par une personne extérieure à soi et qui a en main le pouvoir de soulager ou de ne pas soulager (bien qu’il soit souvent nécessaire de passer par cette phase de soulagement pour pouvoir aller à la rencontre de soi). Il en va de même en thérapie brève où il importe d’attribuer le succès de la thérapie à la personne et de lui permettre ainsi de se réapproprier son pouvoir sur sa propre vie.

Note:

[14] Roustang F., « Savoir attendre pour que la vie change » Odile Jacob, Paris, 2006, p.67.

Convergences

Au terme de cette réflexion, je voudrais insister sur les convergences existant entre les différentes approches présentées dans ce travail. Ces convergences me paraissent essentielles dans le contexte mondial actuel où la pensée dualiste reste dominante et perpétue certains clivages dysfonctionnels qui peuvent nous mener à des catastrophes collectives. Les diverses approches présentées ici nous invitent toutes (et elles ne sont pas les seules) à dépasser la scission classique qui sépare le sujet de l’objet en installant et en justifiant la domination de l’un sur l’autre, et qui ainsi l’élaboration de l’intersubjectivité. A l’heure actuelle, nous observons des convergences de pensées et de pratiques (telles que l’approche de Palo Alto, les épistémologies constructivistes, certains courants des disciplines scientifiques, l’alter-mondialisme, l’écologie, le souci de rapports Nord-Sud plus justes, l’interculturalité, l’ouverture à la pensée orientale, les pratiques corporelles et énergétiques, les médecines parallèles, la diététique, …) qui proposent un ensemble d’alternatives au mode de fonctionnement du système capitaliste global. Cela me paraît essentiel car, si la pensée dualiste de la modernité nous a conduits à un certain niveau de développement, elle semble aujourd’hui de plus en plus dysfonctionnelle et nous mener dans une impasse. C’est pourquoi, tant au niveau planétaire qu’au niveau des groupes et des individus, si nous souhaitons survivre, il devient urgent de modifier ce mode de pensée lié à la domination, d’arrêter de penser en termes de « eux et nous » alors que nous habitons tous la même planète.

L’approche de Palo Alto a dépassé ce clivage au niveau de la pensée en proposant entre autres une vision circulaire où les éléments sont en interactions constantes, plutôt qu’une vision causale où sujet et objet sont considérés comme des monades, des entités distinctes ; mais aussi en nous prévenant des dangers des buts conscients liés au besoin de contrôle. Cette avancée dans la pensée est certainement une issue pour sortir, si ce n’est pas déjà trop tard, de la situation mondiale dans laquelle nous nous trouvons. En Thérapie Brève déjà, ce système de pensée permet de résoudre des situations de crise individuelles (ou plutôt interindividuelles). La Technique F.M. Alexander et le massage, tout comme d’autres approches corporelles, proposent également une vision circulaire de la relation qui induit un tout autre rapport à soi et à son environnement.

Dès lors, comme l’a si bien montré G. Bateson, nous ne pouvons élaborer une écologie du monde si nous ne développons pas également une écologie de l’esprit. Aussi, dans le contexte actuel, j’estime essentiel de remarquer et de signaler les convergences présentes entre les différentes alternatives émergentes, si modestes soient-elles car elles alimentent et renforcent un mode de pensée qui rend possible une réelle intersubjectivité. Pour la même raison, j’ai ressenti la nécessité de repérer, à mon niveau également, les convergences présentes entre les différentes approches que je me suis appropriées. C’est ce que j’ai tenté de réaliser par ce travail.

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Références pour les trois parties de l’article

Alacantara (de) P.« La technique Alexander : principes et pratique », Dangles, Psycho-soma, Paris, 1997.

Alexander F.M.« L’usage de soi », Contredanse, Bruxelles, 2004.

Bateson G., « Vers une écologie de l’esprit » tome 1, Seuil, Points Essais, Paris, 1995 ; tome 2,Seuil, Points Essais, Paris, 2008.

Bateson G., « Une unité sacrée, quelques pas de plus vers  une écologie de l’esprit», Seuil, La couleurs des idées, Paris, 1996.

Bouaziz I., « De la révolution à la co-évolution », Intervention au Congrès des vingt ans de l’IGB, Liège, 2007.

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Carrington W. H. M., in website, « De l’équilibre en tant qu’une fonction de l’intelligence »

Destrée C., « La Technique Alexander : vers un équilibre en liberté », 1998, Site internet :www.alexandertechniquecentre.be.

Gerbinet D., « Le paradoxe du but conscient », Intervention au congrès des 20 ans de l’IGB, Liège, 2007.

Jullien F., « Traité de l’efficacité », Grasset, Paris, 1998.

Jullien F., « Un sage est sans idée, ou l’autre de la philosophie », Seuil, L’ordre philosophique, Paris, 1998.

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Roustang F., « Savoir attendre pour que la vie change » Odile Jacob, Paris, 2006.

Watzlawick P. (sous la direction de), « L’invention de la réalité, contributions au constructivisme » Seuil, Points Essais, Paris, 1999.

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Wittezaele J.J« L’homme relationnel », Seuil, Couleur psy, Paris, 2003.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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