Massage de l’être, message à l’être

octobre 10th, 2011

Réflexion sur la pratique
d’une artisane en massage à l’huile


Corps et conscience
sont interdépendants, miroir l’un de l’autre.

Le massage, par la prise en compte globale du sujet,
est aussi ce lieu incertain

– où tout devient possible,

– où chacun est invité à être «acteur» de sa propre vie

– et où, même si elle est confinée
dans cet «espace – temps» limité,
la liberté l’emporte…

De nombreux acteurs sociaux ressentent aujourd’hui la nécessité de la prise en compte du corps dans leurs expériences quotidiennes, tant au niveau professionnel dans la relation d’aide, d’accueil ou de réparation que dans leur vie personnelle.

Cependant, la tradition culturelle occidentale dont nous sommes issus, et dans laquelle nous baignons encore, est marquée par une dualité qui divise l’être entre son «corps» et son «esprit» en donnant la primauté à l’intellect au détriment de la sphère corporelle. Cela nous conduit, le plus souvent, à organiser nos vies essentiellement en fonction de la «pensée» sans tenir compte de notre corps.

Une schizophrénie (1) s’installe alors et nous entrons «en guerre contre nous-mêmes : notre cerveau désirant des choses que notre corps refuse, et notre corps désirant des choses que notre cerveau ne veut pas lui permettre; le cerveau donne des directives que notre corps se refuse à suivre, et notre corps est plein d’impulsions que notre cerveau ne peut pas comprendre» (2).

(1) Schizophrénie: vient du grec, de skhizein, fendre, diviser et de phrên, phrenos, pensée, esprit, intelligence : une «pensée fendue», un «esprit divisé»

(2) Watts Alan, Bienheureuse insécurité, Stock+plus, Paris, 1981, p.68.

Je suis mon corps

Pourtant nous sommes d’abord notre corps:

Comme le dit Nietzsche: «L’homme éveillé à la conscience et à la connaissance dit ‘Je suis tout entier corps et rien d’autre’. (…) Le corps est une grande raison, une multitude unanime, un état de paix et de guerre, un troupeau et son berger. Cette petite raison que tu appelles esprit,  (…) n’est qu’un instrument de ta grande raison (3) ».

Nous ne pouvons en effet  ni nous «définir», ni concevoir, saisir, ou penser le monde indépendamment de celui-ci.

«La seule réalité, confirme A. Touraine, (…) c’est le Je, ma peau. Ce qui compte, c’est le Je individu, pas le Je porteur de raison. Ce Je est conscience de la singularité du corps singulier, une conscience d’individualité (4) ». Et Nietzsche conclut : «le corps créateur a formé l’esprit à son usage pour être la main de son vouloir (5)».

Ce «Moi-corps» (6), cette «conscience Je du corps» contient, mais surtout est toute notre histoire – tant individuelle que collective – il est également nos passions, nos fardeaux, nos pensées, nos luttes, nos émotions. Il est aussi nos tensions, nos doutes, nos peurs, nos échecs, les reconnaissances et les blessures existentielles, tous les événements vécus puis classés invivables et innommables.

(3) Nietzsche Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, GF Flammarion, Paris, 1996, p.72.

(4) Touraine Alain et Khosrokhavar Farhad, La recherche de soi, dialogue sur le Sujet, Paris, fayard, 2000, p.147-148

(5) Nietzsche Friedrich, op. cit., p. 73.

(6) Freud a également utilisé le néologisme «Moi-corps», dans un sens plus duel, me semble-t-il.

Expérience corporelle et conscience de soi

Une approche corporelle liée au toucher, et le massage en particulier, sont une manière privilégiée de «vivre ce corps», d’en prendre conscience comme unité de soi, comme «sujet» (et non plus comme objet, extérieur à soi), comme «Moi-corps». Le massage permet de (re)découvrir en soi un monde riche de perceptions variées, souvent étouffées ou confuses, qui constituent cependant une forme de connaissance de soi, voire d’expression de soi. Toute perception, en effet, est déjà en soi une représentation, une interprétation et une appropriation des excitations, une mise en forme des stimuli à partir d’a priori construits physiologiquement, culturellement, et par nos expériences perceptives antérieures (7). Percevoir est une manière de se connaître, de naître à soi, de se reconnaître et, à partir de là, de découvrir le monde extérieur.

Par le massage à l’huile de l’intégralité du corps (8), la personne a la possibilité de vivre son corps dans sa globalité à partir d’une prise de conscience de ses «volumes», de ses «courbes» et «angles», de sa «forme» ainsi que des limites de son enveloppe corporelle qui détermine la frontière, la limite entre l’intérieur et l’extérieur, entre le «moi» et le «non-moi». Et éventuellement, de vivre pour la première fois une zone corporelle (d’en prendre conscience comme faisant partie de soi) qui jusque là, avait été négligée, voire «oubliée» – ce qui ne l’a pas empêchée «d’exister».

A partir de cette expérience corporelle, la personne qui reçoit un massage (message) est susceptible de préciser sa représentation de soi. Il développe une conscience holistique de soi, perçu  dans sa globalité. Le sujet est dès lors invité à remanier, voire renouveler son image corporelle ou schéma corporel. Et une réconciliation avec soi-même devient possible. Le massage donne en effet accès à une vision moins fragmentée de soi et à une perception plus globale du monde, il peut même mener éventuellement à «une «réappropriation de soi par soi qui surmonte la séparation» et conduit à la forme de la réconciliation complète. (…) C’est la forme de «l’existence se recevant enfin, par delà les ruptures et tout ce qui lui paraissait insurmontable, dans ce moment irreprésentable où elle s’éprouverait réconciliée avec elle-même, avec les autres, avec le monde, avec le cœur profond de toute réalité» (9). » 

(7) La morphologie du corps détermine en effet le monde des perceptions. Ainsi, l’œil à facettes multiples de la mouche perçoit un autre «monde», une autre réalité que l’œil humain. De la même façon, la «taille» du sujet percevant, sa «posture», son «fonctionnement» (ou dysfontionnement) et toutes autres caractéristiques corporelles influencent également sa perception. Pour plus d’informations sur les différences culturelles de la perception de l’espace et du temps et de leurs influences sur les organisations et les comportements sociaux, consulter: Hall Edward T., La dimension cachée, Seuil, Folio – Essais, n° 89, France, 2001 ; et La danse de la vie, temps culturel, temps vécu, Seuil, Folio – Essais, n° 247, France, 1992.

(8) A l’exception des parties sexuelles.

(9) Maesschalck Marc, Pour sortir de la raison humanitaire. Autour de Jean Ladrière et Emmanuel Lévinas, «Les carnets du Centre de Philosophie du Droit», Carnet N° 35, UCL. – Pour les citations dans le texte: Husserl Edmund, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, 1976.

Etre et temps

Le massage est également un arrêt, une pause dans le déroulement du temps, une proposition à vivre l’instant présent. Cet instant comme «chaque présent, saisit (…) la totalité du temps possible; il surmonte ainsi la dispersion des instants» et, à partir de là, celles des différentes instances, parfois contradictoires, qui nous constituent. La présence à l’instant produit une réunification de soi avec soi et de soi avec le monde, une autre forme de réconciliation avec soi-même.

De plus «chaque présent est en position de donner son sens définitif à notre passé lui-même et de réintégrer à l’existence personnelle jusqu’à ce passé de tous les passés, à l’origine de notre être volontaire» (10). Une liberté est ainsi offerte, en saisissant le présent, de s’approprier son propre passé, son histoire, en lui donnant sens. Lors d’une séance de massage, où le sujet est invité à porter son attention sur le moment vécu par une ouverture à la fois à l’instant présent et à soi-même, les conditions sont réunies pour l’usage de cette liberté par laquelle il donne sens au présent, à l’histoire de sa vie saisie dans son horizon du passé mais aussi du futur immédiat.

(10) Merleau-Ponty Maurice, op. cit., p. 100.

Blessures, conscientisation, réconciliation

Mais comme chaque médaille à son revers, «chaque présent (pouvant) prétendre à fixer notre vie – et c’est là ce qui le définit comme présent» (11), nous pouvons aussi nous figer dans l’expérience du «refoulement», un «ancien présent qui ne se décide pas à devenir passé» Nous conservons alors à travers le temps un «ancien présent» qui continue à définir, depuis ce moment figé, notre façon d’être au monde et par lequel nous formatons notre vie.

Ce passé, qui reste notre présent, est le plus souvent lié à une expérience insatisfaisante, traumatique dans le sens où, face à elle, nous n’avons eu ni la force de nous dresser, ni celle de renoncer, ni celle de la transcender.

Nous n’avons pu que figer cet instant et rester bloqués (12) sur cette expérience en aliénant notre liberté. Mais nous perdons ainsi notre pouvoir de nous «donner des mondes au profit de l’un d’eux, et par là même ce monde privilégié perd sa substance et finit par n’être plus qu’une certaine angoisse». Dès lors «le temps impersonnel continue à s’écouler mais le temps personnel est noué».

Cependant, «tout souvenir rouvre le temps et nous invite à reprendre la situation qu’il évoque. (13) » Par la mise en œuvre d’un climat de confiance au sein d’un lieu apaisant et sécurisant, le moment privilégié du massage, où le bénéficiaire est invité à être présent, peut le conduire, par des stimulations sensitives, répétées dans la durée, à (r)ouvrir la malle de ses «souvenirs» psycho-corporels.

Celle-ci est une malle de Pandore, parfois cadenassée depuis une éternité et contenant toutes les misères accumulées. Grâce à cette ouverture, le sujet découvre la possibilité de revivre et d’amener éventuellement à sa conscience des affects «refoulés». Ceux-ci peuvent aussi prendre une forme corporelle, celle d’une souffrance ou encore d’une insensibilité.

Cette ouverture offre alors un espace à une difficulté existentielle qui avait été détournée de son origine et ainsi occulté. (14) La conscientisation ouvre au sujet la potentialité de dépasser ce mode d’expression, à la fois ancien et présent, le rendant ainsi désuet, obsolète. Il lui devient dès lors possible de dénouer son temps personnel et de rejoindre ainsi le flux toujours en mouvement du temps, et par là de vivre une réconciliation de soi avec soi, et de soi avec son temps personnel.

(11) Merleau-Ponty Maurice, op. cit.,p. 100 et respectivement pp. 101, 98-99 et 98 pour les autres citations du paragraphe.

(12) Même si ce «blocage» peut donner à l’individu une impression de «fidélité» à cette expérience, et sur cette base, d’une fidélité à ‘soi-même’

(13) Merleau-Ponty Maurice, op. cit., p.101

(14) La résurgence peut s’opérer à des niveaux de ‘conscience variés: un ‘affect’ peut en effet être ‘revécu’ corporellement sans que le sujet puisse pour autant le transformer en une verbalisation claire et précise (ce qui constitue un autre niveau de la conscience, un autre ‘état de conscience’.)

 S’alléger des fardeaux qui ne sont pas les nôtres

Bien souvent pourtant, nous nous encombrons de poids qui ne sont pas les nôtres. Cet esprit de pesanteur qui s’inscrit dans le corps (et pèse sur lui) est un obstacle à la démarche réflexive, nécessaire pour devenir sujet de son histoire.

Le massage est ce moment privilégié où le bénéficiaire a l’occasion de s’arrêter, de se centrer sur le moment présent et de porter son attention vers le noyau de son être. Il a ainsi la possibilité de «faire le vide» (voire de « faire face au vide ») et de s’alléger des injonctions multiples et contradictoires qu’il s’impose (souvent sans s’en rendre compte) – encouragé en cela par la pression culturelle de son groupe social – et qui déterminent le jugement, parfois très dur, qu’il a de lui-même.

«Le corps n’oublie pas qu’il est soumis au poids des choses; elles savent le lui  rappeler; mais il ne porte pas le poids de celles qui ne relèvent pas de son être, qui entraveraient son appel d’être. Du moins, il apprend cet art de l’allégement. En revanche il peut jouir d’être porté par l’Autre, et cela suffit à le rendre léger. Une légèreté lui est donnée qui exprime qu’autre chose le porte, qui ne se voit pas mais dont on voit les effets. (…) L’ennemi n’est pas la gravitation mais la gravité des choses dont on se charge par erreur ou naïveté; des choses qui appartiennent à l’Autre, qui sont sa part, et qu’on prétend mieux porter à sa place. »(15) Au contraire, pour «demeurer fixer en soi» et se libérer de l’esprit de pesanteur», le sujet associe et combine gravité et légèreté. 

(15) Sibony Daniel, Le corps et sa danse, Seuil, Points, Essais, Paris, 2005, pp. 75-76.

Force du toucher

Plus concrètement, le massage est le produit d’une «rencontre», essentiellement silencieuse. Il est le lieu où se déroule une «communication» entre deux corps, entre deux êtres. Celle-ci utilise comme média un «canal sensoriel» peu valorisé au sein de notre culture, celui du toucher.

Et pourtant, comme nous dit le masso-thérapeute J. L. Abrassart, «le toucher nous ramène au corps et aide la personne qui reçoit un massage (…) à ‘recoller’ à son vécu, à ce qu’il éprouve au-delà des raisons, des explications et des justifications qu’il peut donner de son état intérieur et de ses réactions. (…) Notre corps nous parle à chaque instant. (…) Ses messages sont autant d’appels à des changements d’attitudes de vie, à de nouveaux compromis avec la réalité extérieure et avec les autres. Le simple fait de revenir au corps [à soi] et aux sensations est souvent déjà une source de changement car le corps se sent reconnu et accepté dans ses demandes (16). »

Par son «écoute tactile», l’artisan-masseur perçoit comme un appel auquel il tente d’apporter une réponse spécifique à partir des ressources à sa disposition. Il réalise ainsi des «improvisations», nées de l’attention portée à l’instant présent, à partir desquelles il répond à l’attente – même non formulée – du bénéficiaire. 

(16) Abrassart Jean-Louis, Le toucher libérateur: stress, massage et thérapie, Guy Trédaniel Editeur, Paris, 2001, p. 232.

Création interactive

Le massage peut ainsi être vécu comme une danse-improvisation. Une danse où la source d’inspiration et le destinataire sont confondus, «où deux corps (…) se convoquent en un seul corps apparent; ils se frôlent car chaque geste est la suite de ce qui précède et la source de ce qui suit avant d’être après coup la conséquence de ce qui suit. (…)»

En effet, le massage comme la «danse questionne le corps de l’autre, son existence, sa forme, ses possibles. (17) » L’aspect du massage vécu comme une danse peut être saisi à la fois par l’artisan et par son partenaire.

Cette expérience peut également être perçue comme la création interactive d’une sculpture où la «matière», vivante, réagit et interagit à mes propositions. Par la mobilisation de son intention l’artisan-masseur «touche» différents niveaux de la «matière» tels que les muscles, les os, les cellules, les organes, la respiration,…. Et d’ailleurs, au niveau linguistique, des termes similaires sont  utilisés à la fois par le sculpteur et l’artisan-masseur comme pétrir, étirer, presser, creuser, lisser,…

(17) Sibony Daniel, Le corps et sa danse, Seuil, Points, Essais, Paris, 2005, pp.78-79.

Espace de liberté

L’essence de cette expérience d’être massé se situe dans les «réponses» données par le sujet aux invitations qui lui sont adressées, et non dans la volonté pour l’artisan de «changer» l’autre. Au contraire, ce dernier est disponible à l’autre, sans «attente» d’un quelconque résultat.

Les effets produits par le massage seront principalement déterminés – même inconsciemment –  par le «receveur» lui-même, en fonction de ce qu’il est en cet instant particulier, de ce qu’il attend (et/ou n’attend pas) de l’expérience. Ces effets seront aussi déterminés par sa conscience «corporelle» du moment (et donc l’état du rapport – plus ou moins synchronisé – entre sa pensée et son corps).

Le sujet recevant un massage est invité à porter son attention sur ses sensations. Il peut les percevoir selon un angle à dominante physiologique. Il sera dès lors attentif à sa «physi-qualité» (l’aspect «physique» de ses sensations), aux zones de tensions et de détentes, aux micro variations permanentes, à la diversité des sensations perçues.

Le sujet peut aussi aborder le massage par l’écho de ces sensations dans son psychisme. Le massage sera alors vécu comme un voyage au sein de son psychisme individuel (voire collectif) ou un voyage dans le «temps», qui prend alors toute sa dimension subjective.

Enfin, il peut vivre cette expérience à partir d’une vision globale de son «Moi-corps», incluant dès lors les deux premières approches. Ces différents modes de perception, définis entre autres par les a priori préperceptifs du sujet, sont cependant variables tant au cours d’un même massage qu’entre plusieurs expériences similaires.

Le massage est ainsi identifiable à une «auberge espagnole» où chacun trouve ce qu’il apporte, où chacun a l’occasion de rencontrer ce qu’il est.

Marie-Claire Steffens,
Artisane en massage à l’huile

Réflexion rédigée en 2005 en vue de l’obtention du diplôme en Massage Psycho-Sensoriel et, partiellement publiée en avril 2006 dans  « L’Agenda Interculturel » n° 242: « Masquer le corps, marquer le corps » (C’est la version publiée qui est proposée ici) 

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